Études de genre à Poudlard

« Les filles [sont] parfois bien étranges » pense Harry Potter dans Le Prince de Sang Mêlé.

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Il n’est ici pas question de dénoncer le sexisme de la saga Harry Potter qui a accompagné de nombreux enfants et adultes pendant plusieurs années, a converti des milliers de personnes à la lecture et a livré un univers merveilleux qui a nourri nos rêves d’aventures. Pourtant, en y réfléchissant des années après avoir clos le dernier livre, je me rends compte que la question du genre n’est pas absente de Harry Potter. Si l’œuvre ne peut pas réellement être taxée de sexisme tant des personnages féminins forts et déterminants sont présents, il existe des différences importantes dans le traitement des personnages fait par J. K. Rowling.

Les hommes aux commandes

Le héros est un homme, c’est le choix de l’auteure, rien de sexiste bien sûr. Toutefois, il est à noter que chaque groupe ou cercle de personnages est dirigé par un homme. C’est le cas du trio de personnages principaux que sont Harry, Ron et Hermione mais c’est aussi le cas pour les autres groupes. Parmi les professeurs de Poudlard, de nombreux personnages sont des femmes comme le professeur McGonagall (pas de féminisation des métiers dans Harry Potter…), le professeur Chourave, le professeur Trelawney et Madame Bibine. Toutefois, c’est bien Albus Dumbledore qui dirige l’école. Ce schéma se répète dans presque tous les autres groupes : la famille Dursley, le ministère de la Magie, l’Ordre du Phénix où Molly Weasley, bien qu’insistante, arrive rarement à avoir le dernier mot, les méchants avec Voldemort bien sûr mais également Lucius Malefoy. L’équipe de quidditch de Gryffondor, si elle est composée de plusieurs filles contrairement à celle de Serpentard, est dirigée par Olivier Dubois. Il convient tout de même de noter que c’est Angelina Johnson qui le remplace dans L’Ordre du Phénix avant qu’Harry ne remplisse le rôle de capitaine l’année suivante.

Certains groupes sont quant à eux composés uniquement de personnages masculins. Drago Malefoy est toujours suivi de ses acolytes Crabbe et Goyle, bien que Pansy Parkinson se joigne parfois à eux dans un rôle plus figuratif que secondaire. De la même façon, les Maraudeurs semblent vivre des aventures indépendamment de toute figure féminine avant l’arrivée de Lily Evans.

Ainsi, si on peut parler d’une certaine parité dans Harry Potter puisque de nombreux personnages, y compris principaux, sont des femmes, le leadership reste l’apanage des hommes. Un peu comme dans un gouvernement en apparence paritaire mais dans lequel tous les postes régaliens sont confiés à des hommes… De manière assez discrète, il est donc transmis l’idée que les femmes sont rarement aux commandes malgré leurs efforts effectués (Molly) ou leurs incroyables qualités personnelles (Hermione).

L’intelligence pour les femmes, le courage pour les hommes

La répartition des qualités dans la saga Harry Potter n’est souvent pas faite au hasard et le sexe de la personne semble avoir été décisif dans cette répartition. Si les personnages n’ont bien évidemment pas qu’une seule qualité, il convient de noter qu’ils sont souvent définis par une qualité principale.

Harry est principalement défini par son courage, là où est Hermione est souvent réduite à son intelligence et à sa curiosité. Le fait de considérer le courage comme une vertu uniquement masculine est très répandu et depuis bien longtemps. Éric Hamraoui fait ainsi appel à la traduction en grec ancien du mot pour dire : « L’andreia, mot grec le plus courant pour signifier le courage, est la qualité de l’anèr, du mâle » (Éric Hamzaoui, « Les courages : variantes d’un processus d’androsexuation de la vertu », Travailler, 2002/1, n° 7). Il poursuit en citant Homère dans L’Odyssée : « Soyez des hommes, ne laissez pas mollir votre valeur ardente ! ».

Dans Harry Potter également, le courage est principalement masculin. À la fin de L’École des Sorciers, au banquet final, Hermione reçoit des points supplémentaires « pour la froide logique dont elle a fait preuve » tandis que Harry est récompensé « pour le sang-froid et le courage exceptionnels qu’il a manifestés ».

Le courage est également la qualité principale de James Potter et de Sirius Black, souvent décrits comme des têtes brûlées, prêtes à relever tous les défis. Même Neville Londubat, personnage maladroit et peu reconnu pour ses talents dans les premiers tomes, est loué pour son courage au banquet final par Dumbledore qui déclare :

Le courage peut prendre de nombreuses formes, dit-il avec un sourire. Il faut beaucoup de bravoure pour faire face à ses ennemis mais il n’en faut pas moins pour affronter ses amis.

L’épilogue du septième tome amène également Harry à décrire Severus Rogue comme « l’homme le plus courageux [qu’il n’ait] jamais rencontré ».

À côté de ces personnages masculins, Hermione est toujours décrite à travers le prisme de l’intelligence avec sa volonté d’apprendre, sa logique et sa facilité à maîtriser des sortilèges. Hagrid, pour lui remonter le moral dans La Chambre des Secrets affirme d’ailleurs « Et ils n’ont jamais inventé un sortilège qu’Hermione soit incapable de refaire ». Si elle fait preuve d’un courage exceptionnel dans tous les tomes, elle reste comme reléguée à cette vertu considérée comme féminine qu’est l’intelligence.

L’amour comme qualité unique de la mère

J. K. Rowling a fait de l’amour un pouvoir extrêmement puissant qui sauve Harry à de nombreuses reprises. L’amour parental est toutefois réservé aux personnages féminins et transforme les mères de la saga en des superhéroïnes lorsque leur enfant est en danger.

Le personnage de Lily Potter est assez peu défini et nous savons, à vrai dire, peu de choses à son sujet. Comme Hermione, elle ne se démarque pas par son courage qui est plutôt la qualité de James, bien que le professeur Slughorn se souvient d’elle alors qu’il est ivre dans le sixième tome et pense à voix haute « Très courageuse… Très drôle… » à propos de Lily. Sa qualité principale est l’amour qu’elle a donné à Harry et qui l’a protégé lorsqu’il avait un an puis de nouveau lorsqu’il a affronté le professeur Quirrell et Voldemort en première année.

Lorsqu’il apprend le contenu de la prophétie, Harry imagine immédiatement la situation si Neville avait été choisi par Voldemort à sa place :

La mère de Neville aurait-elle sacrifié sa vie pour le sauver, comme Lily l’avait fait pour épargner Harry ? Oui, sûrement… Que serait-il arrivé, cependant, si elle n’avait pas pu s’interposer entre son fils et Voldemort ?

Il ne lui vient pas à l’idée que le père de Neville aussi aurait pu intervenir. Comme si l’amour parental était réservé à la mère. Comme si le sacrifice ultime fait par Lily pour sauver son fils n’aurait pas pu être fait par un homme. Il convient de signaler qu’aucun père, dans Harry Potter ne manifeste de manière explicite son amour à son enfant, si ce n’est Amos Diggory, personnage très secondaire, à la mort de son fils.

Lily n’est pas la seule mère dont l’action est motivée par l’amour. Tous les actes de Molly Weasley sont pensés et effectués dans le but de protéger ses enfants, et par la même occasion, Harry, qu’elle considère comme son enfant. L’exemple de son combat avec Bellatrix Lestrange pour protéger Ginny est le plus frappant mais dans chacune de ses apparitions, elle se démarque par sa volonté de protéger qui la conduit notamment à exclure ses enfants, Harry et Hermione des discussions de l’Ordre du Phénix.

Enfin, Narcissa Malefoy, personnage également assez peu exploité, ne se définit que par sa volonté de protéger son fils. Elle contraint ainsi Rogue à promettre de veiller sur Drago Malefoy au cours d’un serment inviolable. Elle joue également un rôle décisif lorsqu’elle doit confirmer la mort de Harry et qu’elle lui demande « Est-ce que Drago est vivant ? Est-ce qu’il est au château ? ». Elle trahit ainsi Voldemort, sa famille et tout ce en quoi elle semblait croire pour se préoccuper uniquement de la vie de son fils.

L’image de la mère protectrice est ainsi omniprésente dans les sept tomes. Loin d’être un défaut, cette caractéristique cantonne les personnages féminins dans un rôle bien particulier et aux contours très définis. De plus, cette image exclut les pères de la parentalité et impose l’idée d’une relation père-enfant beaucoup plus distante et davantage fondée sur le jeu et la complicité (avec Arthur Weasley) que sur l’amour.

Jalousie, colère et niaiserie : des défauts féminins

Les personnages féminins se distinguent pas des comportements négatifs qui donnent le mauvais rôle aux femmes en général. Si la jalousie et la colère sont également partagés par les personnages masculins, elles s’expriment de différentes manières selon le sexe du personnage. La niaiserie, elle, est la caractéristique d’un seul personnage.

Les trois personnages principaux ressentent de la jalousie à des moments différents dans la saga. Harry lorsque Ginny a des relations amoureuses avec d’autres garçons. Hermione lorsque Ron est en couple avec Lavande Brown. Et Ron lorsqu’il se considère mis à part dans Les Reliques de la Mort. Toutefois, la jalousie n’est pas abordée de la même manière. Hermione est jalouse et le montre par la colère tandis que la jalousie de Harry et celle de Ron sont extériorisées et attribuées à des éléments autres. La scène la plus révélatrice pour Hermione se situe dans Le Prince de Sang Mêlé lorsqu’elle punit Ron pour sa relation avec Lavande :

Harry fit volte-face et vit Hermione brandir sa baguette avec une expression féroce : telle une grêle de projectiles dorés, les oiseaux foncèrent alors droit sur Ron qui laissa échapper un petit cri et se protégea le visage de ses mains ; mais les volatiles l’attaquèrent, piquant de leur bec et griffant de leurs pattes chaque centimètre carré de peau qu’ils pouvaient atteindre.

Il n’existe pas vraiment de doutes sur les motivations de Hermione et celle-ci sort ensuite de la pièce en dissimulant un sanglot. La jalousie de Harry est décrite de manière plus déresponsabilisante puisque Harry a recours à l’image d’un monstre à l’intérieur de lui dans Le Prince de Sang Mêlé :

Il ne pense pas ce qu’il dit…, déclara machinalement Harry, bien qu’il entendît en lui les rugissements du monstre qui approuvait les paroles de Ron.

Il ne serait ainsi pas jaloux mais juste en lutte contre un élément néfaste à l’intérieur de lui-même. Notons que cette phrase intervient après le slut-shaming de Ron à l’égard de Ginny, celui-ci lui reprochant ses multiples compagnons… Enfin, la jalousie de Ron se manifeste dans Les Reliques de la Mort lorsqu’il demande « Ah tiens, vous vous êtes souvenus de mon existence ? ». Ces paroles sont amplifiées dans le film par les scènes de complicité entre Harry et Hermione. Mais comme Harry, ce n’est pas réellement Ron qui exprime sa jalousie mais plutôt le médaillon de Serpentard qui favorise la colère. La jalousie semble donc bien être féminine alors que les hommes ne sont jaloux que de manière détournée.

La colère est une émotion partagée par de nombreux personnages, à commencer par Harry qui est constamment rongé par un sentiment de culpabilité pour la mort de Sirius Black et qui reproche sans cesse à Dumbledore de le tenir à distance. Pourtant, il ne l’exprime que rarement et semble la contenir.

C’est une fois encore Molly Weasley qui nous donne le meilleur exemple de la colère, dans son expression la plus primaire, l’insulte. C’est à elle qu’on doit, il me semble, l’unique gros mot des sept tomes, et encore, en anglais, puisqu’il a été euphémisé dans la version française. Avec son “NOT MY DAUGHTER, YOU BITCH!”, elle exprime toute sa colère, et là encore, son amour pour sa fille. Le terme a été traduit par « garce » en français. Le terme anglais n’est pourtant pas anodin, car en plus d’être le seul gros mot de Harry Potter, celui-ci fait référence à la sexualité féminine.

Enfin, la niaiserie définit un personnage qui n’est absolument pas exploité en dehors de cette caractéristique : Lavande Brown. Elle est mentionnée une fois dans le premier tome lorsque le choixpeau l’envoie à Gryffondor puis reste absente jusqu’au troisième tome où elle devient une admiratrice du professeur Trelawney. Elle est souvent mentionnée lorsqu’elle laisse « échapper un gloussement » (La Coupe de Feu), « un petit cri » ou qu’elle « [pouffe] d’un rire silencieux » avec Parvati Patil (L’Ordre du Phénix).

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Elle devient la petite amie de Ron et occupe ainsi un rôle plus important dans Le Prince de Sang Mêlé mais dans un but unique : être le personnage ridicule et moqué. Elle considère ainsi « chaque instant où elle [n’embrasse] pas Ron comme un instant perdu », elle « surgit de nulle part pour se jeter dans les bras de Ron », elle le chatouille et l’appelle « Ron-Ron ». Ron cherche ainsi à l’éviter puis à rompre sans y parvenir :

Mais plus j’essaye de lui faire comprendre que je voudrais en finir, plus elle s’accroche. J’ai l’impression de sortir avec le calmar géant.

Le calmar géant étant la créature du lac de Poudlard, la comparaison n’est pas flatteuse.

Cette petite étude n’a pas pour objectif de dénoncer le sexisme dans l’œuvre de J. K. Rowling et de déconseiller celle-ci en raison d’un traitement genré des personnages. Il est davantage question de montrer que le sexisme est tellement ancré dans notre inconscient que nous ne sommes que très rarement conscients de sa portée. Des milliers d’enfants ont lu et adoré Harry Potter au point d’attendre avec impatience la lettre de Poudlard et pratiquement aucun n’a été choqué de voir que l’intelligence et l’amour sont des qualités féminines tandis que le courage est une qualité masculine. Personne n’est choqué car nous avons intériorisé ce traitement genré des personnes. Il faut donc se questionner sur les différents domaines de la culture qui façonnent notre inconscient et notre image de la société, même quand il s’agit d’œuvres qui ont bercé notre enfance, notre adolescence ou qui berce encore notre vie d’adulte.

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