Twitter ou l’obligation de rendre des comptes

Nombreux et nombreuses sont ceux et celles qui décident aujourd’hui de quitter Twitter en raison de la virulence et de la haine présentes sur le réseau social. Consulter son fil Twitter peut ainsi être source d’énervement et de stress. Ce caractère parfois angoissant de Twitter tient, en partie, au fait d’être toujours contraint de se justifier sur Twitter, d’apporter des explications et parfois de faire machine arrière.

Lorsque rendre des comptes est vain : la mort sociale sur Twitter

Les hommes et femmes politiques l’ont bien appris depuis longtemps : un simple message sur Twitter peut déclencher les foudres de la twittosphère ainsi que celles du monde réel. Certains se font encore avoir aujourd’hui, à l’instar d’Emmanuelle Gave dont la candidature sur la liste Debout la France pour les élections européennes a été rejetée après que l’émission Quotidien a diffusé des tweets à caractère raciste. Mais les hommes et femmes politiques ne sont pas les seules à devoir faire attention à leurs propos et à devoir les expliquer par la suite.

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Cette obligation de rendre des comptes touche bien toutes les personnes s’exprimant sur Twitter. Les récentes publications relatives à la Ligue du LOL l’ont bien montré. Alors que les victimes ont parfois dû s’expliquer ou modifier leurs articles en raison de fautes de français notamment, c’est aujourd’hui aux bourreaux de rendre des comptes. Accusés par les anciennes victimes puis par une masse hétérogène et difficilement compréhensible, ces auteurs de harcèlement et de menaces n’ont eu d’autre choix que de réagir.

Le schéma semble être le même dans les deux cas : Emmanuelle Gave comme Vincent Glad et Alexandre Hervaud ont d’abord tenté de supprimer de manière discrète les tweets pouvant créer la polémique. Cependant, sur Twitter, rien ne passe inaperçu et tôt ou tard, l’information finit par ressortir, notamment grâce à des comptes tels que Fallait Pas Supprimer qui font ressurgir des tweets supprimés. Les auteurs de ces tweets ont alors essayé de s’expliquer : Emmanuelle Gave en contextualisant et en vantant le caractère ironique de ses tweets et Vincent Glad en précisant qu’aux premières heures de Twitter, il était difficile de réaliser que certains tweets pouvaient blesser. Et ensuite les sanctions : Emmanuelle Gave exclue de la liste pour les élections européennes et Vincent Glad mis à pied de Libération.

Si nous pouvons avoir tendance à penser que Twitter représente un terrain de jeux sans réel impact sur nos vies, il faut donc garder à l’esprit que les conséquences sont bien réelles. Un scandale, tel que ceux qu’ont connus Emmanuelle Gave et Vincent Glad, peut provoquer jusqu’à la mort sociale d’une personne. Il est encore difficile de savoir si une personne, comme une femme politique ou un journaliste et dont la présence sur les réseaux sociaux est si primordiale, peut réellement se relever après cela.

Twitter : incubateur d’insultes et de haine

Sans aller aussi loin qu’une mort sociale, Twitter peut créer une atmosphère particulière où tout est sujet à explication, à justification et malheureusement à insultes et déferlement de haine. Ce réseau social est, en effet, caractérisé par la rapidité de développement de son contenu qui crée un contexte nauséabond où chacun y va de son propre commentaire, généralement sans prendre le temps de réfléchir au tweet attaqué où à ce que nous relayons. D’où d’ailleurs la profusion de fake news.

Un simple tweet peut ainsi faire le buzz s’il est relayé par des comptes influenceurs et peut déchaîner les passions pendant plusieurs jours. Une jeune femme en avait fait les frais en juillet 2017 en tweetant « Chez @Decathlon, les sacs de randonnée ont un sexe… #sexisme #cliché » avec une photo de deux sacs avec des macarons bleu et rose, et en recevant une pluie d’insultes par la suite.

Cet exemple nous amène également à nous questionner au sujet de la nécessité de rendre des comptes pour les marques. Celles-ci sont aujourd’hui toutes présentes sur Twitter pour leurs opérations de marketing. Et elles réagissent, en principe, extrêmement vite lorsqu’elles sont interpelées sur le réseau social.

Le community manager de Decathlon, Yann, avait ainsi répondu à plusieurs reprises en expliquant que certains sacs étaient adaptés à la morphologie masculine et d’autres à la morphologie féminine. Il avait également essayé de calmer les esprits sur le réseau social où la jeune femme était victime de nombreuses insultes sexistes particulièrement violentes.

Yann, devenu une icône sur Twitter, s’est également illustré récemment avec la polémique sur le hijab de running. Là encore, la marque a été interpelée par de nombreux internautes en dénonçant le caractère liberticide de ce nouveau produit. Et là encore, Yann, représentant de la marque sur Twitter, a dû justifier le choix de Decathlon, notamment en répondant à des personnalités politiques.

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Si les marques doivent se défendre sur Twitter, elles renvoient également les personnes les accusant à leurs responsabilités et notamment à celle, encore une fois, de rendre des comptes. Corinne Lepage qui avait probablement voulu ajouter son propre commentaire dans le feu de l’action en rappelant à Decathlon la loi sur la dissimulation du visage, s’est vue reprocher son erreur par le community manager de la marque et a donc supprimé son tweet par la suite.

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Si la marque a réagi rapidement en justifiant son choix de mettre en vente un hijab de running devant permettre aux femmes qui portent le voile de courir sans être gênées par un produit non adapté, elle a tout de même dû avouer son échec. Le produit ayant fait un tel buzz sur Twitter et ayant entraîné une telle polémique, a été contraint de retirer son produit du marché. Les explications se Yann n’ont ainsi pas permis de l’emporter sur le réseau social qui s’embrase extrêmement rapidement et parfois contre toute logique.

Responsabiliser les marques

Twitter agit tel une allumette et la moindre étincelle est parfois fatale pour un produit ou une marque. Toutefois, le réseau social a également des aspects positifs et en premier lieu, celui de rendre accessible les marques. Plus besoin d’écrire un courrier ou d’être un féru de droit pour demander à une marque de rendre des comptes sur un produit. Twitter suffit aujourd’hui à mettre en lien clients et marques et à responsabiliser ces dernières. Les publicités font aujourd’hui l’objet de nombreux signalements qui peuvent avoir des conséquences positives.

Un exemple : le compte Pépite Sexiste. Celui-ci relaie des publicités jugées sexistes et interpelle les marques afin qu’elles les retirent. Si les marques ne prennent parfois pas au sérieux le fait d’être marquées sur un tweet qui exige des explications, d’autres sont attentives. Pour éviter une polémique ou tout simplement parce qu’elles se rendent compte de leur erreur.

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Ainsi tout internaute peut tirer la sonnette d’alarme face à une publicité sexiste, raciste, homophobe ou tout simplement intolérante à l’égard d’un groupe de personnes. Les marques et entreprises peuvent avoir un retour très rapide sur leur publicité et faire le bon choix de retirer tout propos litigieux.

Twitter a, dès lors, une fonction éducative. Le but est de leur faire prendre conscience que leurs publicités ont une influence considérable sur la manière de se comporter en société et d’appréhender les relations entre personnes. Car, non, il n’est pas nécessaire de mettre en scène une femme nue pour vendre un produit et, oui, une publicité comme celle ci-dessous conduit certaines personnes à penser qu’une femme est un objet.

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Les journalistes contraints de se justifier

Les marques ne sont pas les seules à devoir systématiquement rendre des comptes. Chacun sur Twitter peut être interpelé sur un tweet, interrogé sur des paroles ou critiqué pour un article. Les journalistes n’échappent pas à la règle et sont très souvent marqués sur des tweets par leurs confrères ou par des lecteurs qui trouvent à redire à leurs articles.

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Ils peuvent ainsi être attaqués sur leur angle d’approche, sur les personnes interrogées et ou même sur les personnes qui n’ont pas été interrogées. Tout internaute devient critique de presse. Il est ainsi possible, sur Twitter, tant de féliciter un journaliste pour la qualité de son article que de le critiquer pour son traitement de l’information.

Aspect positif : encore une fois, Twitter permet de réduire la distance entre l’auteur et le lecteur et ainsi d’instaurer un dialogue ou un débat. Aspect négatif : les journalistes peuvent facilement se voir reprocher chaque virgule de leur article. Il faut donc bien garder à l’esprit que Twitter ne reste qu’un intermédiaire et que heureusement ou malheureusement, chacun y exprime son avis personnel.

Les journalistes de Médiapart sont, en ce moment, régulièrement attaqués sur leurs méthodes jugées illégales ou immorales. Fabrice Arfi, co-responsable du service enquête du journal indépendant et journaliste particulièrement médiatisé, est très actif sur Twitter, notamment pour répondre aux attaques contre Médiapart.

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Ces journalistes justifient ainsi leurs méthodes, expliquent leur objectif et défendent leur journal. Ont-ils raison de le faire ? Difficile de le savoir.

Il est sûr, en tout cas, que leur silence serait jugé étrange voire louche à l’heure où chacun est tenu de rendre des comptes sur Twitter. Il en va d’une nécessité de rétablir la vérité ou de défendre leur vision de leur profession.

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